Les agneaux



Il est quatre heures du matin lorsque nous quittons le refuge. La nuit est encore bien présente sur les sommets des Écrins. Seules les lueurs de nos frontales percent l'obscurité tandis que nous remontons silencieusement le vallon en direction des Agneaux.

En ce début de saison, la neige recouvre encore largement le fond du vallon. Cette couverture blanche nous évite les pénibles moraines habituellement présentes à cette époque. Le regel nocturne est satisfaisant et la progression est rapide sur cette neige ferme qui porte bien.

Nous avançons d'abord sans crampons. Peu à peu, les pentes se redressent et l'ambiance devient plus alpine. Une halte s'impose pour chausser les crampons et enfiler les baudriers. Le glacier Jean-Gauthier apparaît devant nous, immense ruban blanc qui conduit vers les hauts cols.

À mesure que le vallon s'oriente vers le nord, la pente se raidit davantage. Nous décidons de nous encorder. La lumière de l'aube gagne progressivement du terrain et révèle les séracs, les crevasses encore endormies dans le froid du matin et les grandes faces rocheuses qui dominent le glacier.

Nous atteignons les vires du col du Monêtier sans rencontrer de difficulté particulière. Une fois le col franchi, nous basculons sur le versant sud-est. Le soleil nous accueille déjà. Il est sept heures du matin et les premiers rayons réchauffent rapidement la neige.

La montée vers le col Tuckett devient alors plus exigeante. Malgré l'heure encore matinale, la neige a déjà commencé à transformer. Chaque pas demande davantage d'effort et les derniers névés semblent s'étirer à l'infini. Lentement mais sûrement, nous gagnons de l'altitude jusqu'à atteindre le col.

Nous quittons alors le terrain glaciaire pour rejoindre le rocher. Les crampons retrouvent le sac et nous entamons une première longueur d'escalade. Les mouvements sont agréables sur un rocher sec et solide. Au-dessus, l'arête sud nous invite à poursuivre dans une ambiance aérienne mais jamais excessive.

Mètre après mètre, le sommet se rapproche. Puis soudain, il n'y a plus rien au-dessus de nous.

À 3 664 mètres d'altitude, le sommet des Agneaux nous offre un panorama exceptionnel. Tout autour se dressent les grandes cimes des Écrins, les glaciers étincellent sous le soleil matinal et le regard porte jusqu'aux sommets les plus lointains des Alpes du Sud. Le vent est discret, le ciel d'un bleu profond. Nous profitons longuement de cet instant privilégié.

Mais il est déjà temps de penser au retour.

La descente débute par plusieurs passages d'escalade et quelques rappels qui nous ramènent au pied de l'arête. Une fois les crampons remis, nous retrouvons les grandes pentes de neige. La chaleur de la journée commence à se faire sentir et la neige est désormais bien souple.

Au fil des heures, nous perdons de l'altitude et retrouvons progressivement le refuge. Fatigués mais heureux, nous achevons cette magnifique course mêlant glacier, neige, arête rocheuse et panorama grandiose. Une ascension complète, esthétique et variée, comme les Écrins savent en offrir.